La diversité linguistique, notre mémoire et notre richesse. Des mots de Clovis ou Charlemagne sont toujours vivants.

Pour une fois, le football donne l’exemple : c’est la diversité qui a permis le triomphe du PSG en ligue des champions en mai dernier (patron du Qatar, entraîneur espagnol, des joueurs immigrés ou enfants d’immigrés eux-mêmes). Au lieu de parler de « remplacement », il vaudrait mieux évoquer « l’enrichissement ». La langue française en est le témoin… 

La reine Clotilde, femme de Clovis. Photo de Dorothée Quennesson/ Pixabay.

Il n’y a pas que le sport où la diversité se manifeste. Parlons de la langue, notre langue française. Les Français qui se croient « de souche » devraient y regarder de près. Car avec la langue, on ne peut pas tricher. Elle est notre mémoire, elle garde la trace des temps lointains. Et dans le cas de la France, on y trouve bien sûr la dominante latine, sans doute des traces du Gaulois mais aussi l’héritage des Mérovingiens par exemple, une dynastie fondée par le roi Childéric 1er et unifiée par Clovis au Ve siècle, un chef franc. Et oui, un chef franc à la tête d’une sorte de confédération de tribus germanique pour fonder le royaume de France ! Traditions germaniques et héritage romain se mélangent, le païen Clovis se convertit au christianisme sous l’influence de Clotilde, sa femme. Et la loi salique va s’appliquer. La version originale est très ancienne, elle date sans doute du IV siècle. Elle a été rédigée à l’est du Rhin, en Allemagne d’aujourd’hui donc, avant même l’invasion de la Gaule par les Germains. Elle n’a cessé d’être remaniée. C’est un recueil de lois rédigé en latin – mais où l’on retrouve quelques mots de francique – que Clovis introduit dans son royaume vers 511. Beaucoup plus tard, en 798, Charlemagne en publie une nouvelle version.

Le parler de Clovis et Charlemagne, des Francs

Reste que le langage courant de ces tribus n’est pas le latin. Clovis est un Franc salien et parle une langue germanique disparue, le vieux bas francique. Un parler que l’on retrouve à l’origine du néerlandais et du flamand. Il est probable qu’il connaissait aussi le latin, ce gallo-romain utilisé par l’élite, mais aussi par les simples sujets de son nouveau royaume. Charlemagne, un Franc rhénan, parlait lui, le vieux haut-allemand (et le latin). Mais la distinction entre ces deux dialectes francs n’avait déjà à l’époque plus grande signification. Alors que nous reste-t-il de cette langue si lointaine, celle d’un envahisseur qui s’est fondu dans le monde gallo-romain, mais a donné une partie de son visage à la France ? Eh bien, il est tout de même fascinant de constater que nous avons gardé environ quatre cents mots de cette langue francique disparue. Or on estime qu’il suffit de cinq cents à mille mots pour se débrouiller dans la plupart des situations. C’est donc un apport non négligeable.

Les mots francs d’aujourd’hui

Et sans doute, serez-vous étonné(e), comme moi, de découvrir qu’un mot aussi banal que « jardin » est d’origine francique ! Alors par curiosité, j’ai essayé d’écrire un petit texte composé uniquement de mots issus du bas francique (ils sont en gras) mis à part quelques verbes.  Le résultat est assez cocasse :

C’est chouette ! Dans le jardin, derrière le houx, Frédégonde prépare une soupe au hareng et au cresson.  Philibert, blond aux yeux bleus, assis dans un fauteuil, fait la grimace. Avec son canif, il gratte les écailles. Des hannetons volent en crissant autour de lui. Arrive Robert. Il renverse la cruche, dérobe la soupe. Philibert crie : « Halte ! Faisons une trêve et trinquons ». Mais Robert frappe Philibert. C’est laid. Philibert attrape son écharpe, saisit sa hache dans le hangar et part en guerre.

Vous pouvez, vous aussi bien sûr, essayer de jouer avec les mots de francique que vous trouverez sur internet.

Influence germanique en fançais, apport français à l’allemand

Mais la langue allemande, elle aussi, est diverse : elle contient plusieurs milliers de mots français, dont certains sont employés de façon amusante, comme salopp emprunté au XVIIIe siècle et qui signifie en allemand « léger, sans contrainte… ». Une boutique de Cologne m’a toujours amusée avec son enseigne « Salopp Mode », autrement dit « mode légère » et pas « mode de s… » ! L’introduction du vocabulaire français en Allemagne s’est faite en deux temps : d’abord l’arrivée en masse de réfugiés huguenots, après la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV en 1685. Et puis l’influence française du 17e et 18e siècle, l’époque des Lumières. On retrouve les mots de la gastronomie comme der Aperitif, die Aubergine, das Baguette ou das Baiser ( alors là, attention, gros faux-ami, il s’agit de meringue!),  der Biskuit et tant d’autres mots de la cuisine. On peut ajouter au hasard d’autres emprunts amusants comme das Bidet (un élément considéré comme très chic !) die Barrikade (tiens, tiens !), die Anarchie, das Bajonett, die Armee ,  das Bonmot etc…

La langue comme drapeau

L’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature décrit les grandes migrations des peuples au cours de l’histoire dans une de ses nouvelles ainsi : « Ils utilisaient leur langue comme des drapeaux. » Et « la seule chose qui perdurait dans tout cela, c’était les mots » (Traduction personnelle à partir de l’allemand dans le recueil de nouvelles Der Schrank). La langue, c’est notre mémoire, elle s’est enrichie au cours des siècles de différents apports. Elle est vivante et toujours en transformation. Ne craignons pas sa diversité, c’est un enrichissement.

© EC