Difficile d’y échapper. Partout elle se glisse, à l’usine, chez le médecin, sur nos réseaux sociaux, dans les journaux et notre quotidien de travail : l’intelligence artificielle. Pour le meilleur comme pour le pire. Pourtant dans ce monde soumis à la férule d’algorithmes (issu du nom d’un savant arabe), le vieux monde, celui du papier et de la plume n’a pas dit son dernier mot. Comme nous allons le voir, avec un écrivain en tête des best-sellers allemands, Nielo Biedermann.
Pour les jeunes générations, l’affaire est entendue : pas un poste proposé sans que soient mentionnées les capacités à utiliser l’IA. Et dans le quotidien, les articles se multiplient pour expliquer comment simplifier son quotidien grâce à ce nouvel instrument. Récemment un journal régional allemand, le General Anzeiger de Bonn, donnait quelques exemples « de requêtes » utilisables comme « fais-moi une liste des points pour ou contre sur un thème » (ce qui autrefois s’appelait une dissertation), ou « comment mon e-mail sera perçu par le chef », jusqu’à « comment structurer de manière plus efficace mon travail au quotidien ? ». L’IA offre à une vitesse interstellaire des solutions ou des conseils, piochés au milieu de l’océan de data, et organisés par des algorithmes, sorte de perroquets bien dressés ou de black box impénétrable. À la base, des mathématiques, pas étonnant les résultats sont parfaitement structurés. En médecine, parait-il, l’IA fait progresser les chercheurs et les médecins. De surcroît – et c’est bien reposant, avouons-le – ces machines ne nous jugent pas, elles sont plutôt bienveillantes.
Expériences glaçantes de l’IA
Tout cela est vrai, sauf que personne ne sait vraiment par qui et comment elles sont entrainées (mis à part des modèles internes conçus par et pour des institutions ou par des chercheurs), mais plus grave encore, personne ne sait jusqu’où ira l’expérience. Les dernières trouvailles font plutôt froid dans le dos : l’IA fait revivre les morts, c’est-à-dire que vous pouvez dialoguer avec une personne décédée, sa voix, son image … et tant pis pour les dégâts psychologiques. Dans l’expérience surréaliste Moltbook des agents conversationnels (chatbots) discutent entre eux de religion ou de conscience – sans les humains, mais sous leur regard éberlué. Les mythes de l’antiquité nous mettent en garde : Icare voulant trop approcher du soleil s’est brûlé les ailes. Les démiurges de la tech pourraient peut-être aller un jour trop loin et finir dévorés par leurs propres machines super intelligentes. Ou plus prosaïquement faire faillite, vu les sommes faramineuses qu’ils doivent injecter pour aller toujours plus vite, toujours plus loin.
Ecrire à la main, comme au bon vieux temps
Alors quelle bonne surprise en entendant lors d’une émission de télévision, la nouvelle coqueluche de la littérature germanique, le Suisse allemand de vingt-deux ans Nelio Biedermann, auteur de Lazár expliquer d’une voix tranquille qu’il écrit ses romans à la main et les transcrit ensuite sur l’ordinateur. Ce travail fastidieux étant pour lui une forme de relecture. On se frotte les yeux, et on se réjouit d’autant plus que le nouveau prodige, non seulement n’est pas un senior dépassé et vieux jeu, mais un jeune homme souriant et de stature plutôt sportive. Son deuxième ouvrage Lazár donc, qui n’estpas encore traduit en français mais sera publié chez Belfonds, évoque la saga de sa famille, la décadence d’aristocrates austro-hongrois qui se déroule en parallèle de l’histoire du XXe siècle et de sa fureur naissante, de la dislocation du vieil empire des Habsbourg.
Le château de la forêt
L’atmosphère qui baigne ce roman est lourde, voire sinistre comme le décrit la phrase d’introduction du chapitre sept : « Les années vinrent et passèrent, elles marchaient comme les Roms avec leurs chevaux et leurs carrioles de cirque à travers l’empire des Habsbourg, à travers une monarchie qui s’enfonçait dans les marécages du Danube » (traduction personnelle). L’imagination foisonnante du jeune Biedermann nous entraine dans un monde poétique inspiré par les Contes d’Hoffmann où se mêlent réalité, rêves et fantasmes. Les personnages de sa famille, car c’est bien d’elle qu’il s’agit, sont perdus, parcourus de doutes et de troubles sur leur identité, l’ancêtre de la famille pourrait bien n’être que le fils du palefrenier, mais ils s’accrochent de génération en génération au château, le Waldschloss. Cette lourde bâtisse, littéralement château de la forêt, est entourée de bois menaçants, lieux de légende et de mort, mais aussi de champs et de prairies. Cet endroit fantasmé symbole de « la vie d’autrefois », de l’ordre ancien où l’aristocratie avait sa place, apparaît au long du roman parfois comme un refuge, mais surtout comme un carcan insupportable dont les membres de la famille essayent de s’échapper notamment par leurs incartades sexuelles, leur alcoolisme destructeur ou même par le renoncement significatif à la particule. La fin de ce monde se manifeste par la violence des Nazis à laquelle participe plus ou moins contraint le dernier descendant Lazár vivant en Hongrie et surtout par la mainmise de l’Union soviétique de Staline sur cette région. Purges, dénonciations, liquidations, exécutions, la famille a perdu son château, il ne reste qu’une solution : fuir. En l’occurrence vers la Suisse.
On ne s’étonne guère que Nelio Biedermann soit salué par les critiques allemands comme « un nouveau magicien » ou que le journal Süddeutsche Zeitung évoque « Un plaisir souverain dans la narration ». Pour nous Français, c’est le plaisir de découvrir une région et une histoire largement inconnues. Le vieux monde, celui des humains, de leur imagination, de leur vie intérieure est encore superbement vivant !
Les expressions casse-tête en traduction
Et dans ce sens, je signale pour les traducteurs à l’ancienne, ceux qui affrontent les textes allemands ou français sans l’aide de l’Intelligence Artificielle, une brochure intitulée « Pot-pourri », publiée par la Société franco-allemande de Duisbourg et accessible gratuitement. Elle recense quelque 50 expressions françaises typiques et leur correspondance en allemand, ou l’inverse, ces expressions dont l’équivalent est un vrai casse-tête pour tout traducteur. Ce travail réalisé par Pierre Sommer, un auteur dont nous avons déjà parlé à Notices d’Allemagne pour sa monographie sur l’ancêtre des Hermès, en collaboration avec une traductrice professionnelle allemande Waltraud Schleser, ne se contente pas de proposer des traductions, mais offre aussi une explication de ces formules dans les deux langues. Les exemples sont parfois amusants. Ainsi lorsque les Français « se sortent du pétrin », les Allemands eux « tirent la vache de la glace » (die Kuh vom Eis holen), ou encore lorsqu’un Français « se tire une balle dans le pied » un Allemand lui « se coupe dans sa propre chair » (sich ins eigene Fleisch schneiden). Une publication à la fois très utile, mais aussi distrayante. Merci à eux. Il s’agit de bénévolat.
© EC
Et toujours en vente : mes romans garantis sans Intelligence Artificielle (KI en allemand). Pour les amoureux de l’histoire, de l’aventure et de l’amour:
Puisqu’il faut partir, Ed. Complicités (2022). En vente dans toutes les librairies et sur les plate-formes numériques (19€)
Ce roman évoque la saga d’une famille franco-allemande les Beck, et notamment le héros Dominik, qui quittent la Lorraine en 1789 et repartent dans leur village allemand d’origine. La révolution est sur leurs talons, les troupes déguenillées des Sans-Culottes, puis celles de Napoléon occupent leur village en Hesse rhénane. Sauront-ils survivre aux tribulations des guerres révolutionnaires, peut-être même tirer quelque profit de cette présence française ? Et quel sera l’horizon des nouvelles générations ? L’émigration est le thème de ce roman, qui, je l’espère saura vous captiver…
Pour les fans d’enquête policière :
Silence de mort dans le Golfe En vente chez tous les libraires sur commande, y compris à la FNAC ou chez Thalia. Et sur les plate-formes numériques Amazon, Kobo, librairie Bod.fr (Prix 10,99€)
Rien de mieux qu’un polar pour découvrir la Bretagne, terre de secrets ! Deux meurtres en quelques jours dans une famille d’ostréiculteurs : ce n’est pas banal. Surtout dans une région tranquille du Golfe du Morbihan. La commandante de gendarmerie Nathalie Dumoulin est sous pression. Les médias s’impatientent, le procureur aussi. L’affaire fait grand bruit jusqu’à Paris. Au milieu de cet imbroglio, le cœur de la commandante Dumoulin bat la chamade tandis qu’à la gendarmerie les rivalités éclatent. Saura-t -elle s’affirmer ? Elle en doute parfois mais on aurait tort de la sous-estimer.


