La vraie littérature face au déferlement de l’intelligence artificielle

L’année 2026 a plutôt mal commencé : « L’humain superflu » (Der überflüssige Mensch) titrait un article du journal économique allemand Handelsblatt du 2 janvier avec en illustration des mains de robots menaçantes. Le texte expliquait que la technologie va nous « simplifier la vie », mais également « nous rendre inutiles (entbehrlich) ».

Photo de Alexandra Koch/Pixabay

« Le pays de cocagne (promis par l’IA) n’est pas une utopie, mais un cauchemar », écrivait le journal. Alors, certes, les Allemands aiment bien se faire peur – pour utiliser un cliché – mais sur quoi se base cette vision aux allures d’apocalypse ? L’article du Handelsblatt cite un certain rapport « AI 2027 » rédigé par quatre experts (Daniel Kokotajlo, Eli Lifland, Roemo Dean et Thomas Larsen) et qui, semble-t-il, prévoit l’avènement d’une « Intelligence artificielle générale », capable de penser et d’agir comme nous ou mieux que nous, d’ici… moins de deux ans ! Même s’ils se trompent un peu sur la date de son avènement, des mises en garde de Sam Altman, voire même d’Elon Musk se sont aussi fait entendre sur les dangers d’une IA superpuissante. En fait, personne n’est capable de prévoir l’avenir de l’IA mais les craintes sont bien réelles et actuelles . Les auteurs du rapport préconisent donc que cette super-intelligence soit canalisée et contrôlée grâce à un accord international, un peu sur le modèle du contrôle des armes nucléaires, capables elles aussi de détruire l’humanité. Essayons d’y croire et à notre échelle de ne pas abdiquer : par exemple en lisant de la littérature …

La fin des écrivains ?

Encore faut-il être « sûr » de ce qu’on lit. Quelle étrange phrase ! Il ne s’agit pas en l’occurrence du contenu, moral ou pas, politiquement conforme ou au contraire révolutionnaire que la censure vérifiait comme au temps de Voltaire. Non, il s’agit de pire : des livres créés avec des machines qui ont copié et digéré toutes nos connaissances et les régurgitent avec plus ou moins de réussite sous forme de roman, discours ou scénario. Désormais, il existe en effet des tutos sur You tube pour permettre à tout un chacun de créer des histoires ou des scénarios. Alors les écrivain(e)s vont-ils disparaitre ? Et quelle est la qualité de cette littérature?

L’IA n’est pas un écrivain(e)

Nos confrères de France Culture ont fait le test, il y a un an, dans une émission intitulée « Ce livre a été écrit par une intelligence artificielle (et ça pose plein de questions) ». Le livre test – publié et dépublié immédiatement – avait été généré avec l’IA Claude 3.5 Sonnet et doté d’un titre ronflant : “Néopolis : l’Aube de la liberté », signé d’un certain Jean-Michel Claude, auteur inventé. Pour en avoir le cœur net, le journaliste de France Culture a présenté cet ouvrage à une éditrice. Le commentaire a été sans appel : « c’est cliché de bout en bout, il y a trois fautes par pages… » Bref, très mauvais. Ce qui n’étonnera d’ailleurs pas les spécialistes de l’écriture IA, car, en dépit des innombrables livres qui envahissent Amazon et sont vantés par des influenceurs plus que douteux avec la formule : « Je peux écrire un roman en 24 heures, 3 jours ou une semaine…au choix », les experts sérieux ont un autre avis. Ils recommandent de se servir de l’IA comme instrument de soutien : correcteur de langue, aide à l’approfondissement du caractère des personnages et à leur cohérence à travers tout le livre ou création de chapitres à partir du pitch de l’histoire. Mais ils estiment que l’IA n’est pas là pour écrire de vrais romans ou des textes longs et complexes, même si elle pourrait peut-être à l’avenir « ouvrir des champs de création considérables ». À voir.

Face à l’abondance, l’authentique

Autant de débats, qui, on peut le parier, aurait de quoi donner à une véritable écrivaine comme Amélie Nothomb des haut-le-cœur, elle qui réfute en bloc le numérique : « J’ai tout de suite senti que ce n’était pas pour moi. Donc je suis 0% numérique : je n’ai pas d’ordinateur, je ne sais pas comment ça marche. 0% réseaux sociaux, je n’ai pas de téléphone portable. Je suis 100% papier et encre, ça, c’est une énorme protection », confiait-elle déjà aux Dernières nouvelles d’Alsace en 2016.

Car même si l’on accorde quelques vertus à l’IA, de nombreux aspects sont problématiques, comme l’écriture « à la manière de… » Musso, Nothomb, July Zeh, Proust ou un autre. Certes il peut être amusant de voir son promt maladroit se transformer en quelques secondes en un dialogue qui ressemble à celui d’un grand écrivain. Mais il en va autrement si on utilise ce texte en le publiant dans un but commercial et sans mettre de mention. Inutile de préciser qu’en Allemagne ou en France, il existe un droit d’auteur protégé jusqu’à 70 ans et l’on peut donc s’exposer à des problèmes. Personnellement je ne vois pas l’intérêt de produire du sous-Musso ou du sous Proust !!

À l’avenir, il se peut donc que nous soyons envahis par une littérature manipulée par les nouvelles technologies, une littérature facile qui drainera peut-être des lecteurs, mais sans aucune valeur ou longétivité. Par contraste se dégageront toujours de cette marée, des textes de qualité, voire exceptionnels. D’ailleurs, l’un des patrons d’instagramm, Adam Mosseri, expliquait récemment sur les réseaux sociaux que face à « l’abondance », c’est justement la « rareté » qui va primer. Inutile donc de s’épuiser à « traquer l’IA » dans les livres par exemple, il faut au contraire mettre en avant, ceux qui sont authentiques, vrais. Les livres écrits péniblement, mais avec bonheur dans un long travail de recherche, d’imagination et de style personnel. Ceux qui traduisent les émotions de l’autrice ou de l’auteur et qui entrent en résonance avec nous-mêmes, ceux qui nous interrogent, nous bouleversent ou nous consolent, ceux qui nous parlent de l’être humain parce que justement ils sont conçus et écrits par nos semblables et non des machines.

Un texte écrit sans IA/Copyright EC