Un.e auteur.e qui ne lit pas… s’assèche. Lire et écrire, c’est la clé magique qui permet à l’enfant de découvrir le monde, de se projeter hors du cadre familial. Cet accès à l’écrit, depuis Gutenberg, est devenu universel. Il fait partie de notre culture. La rencontre avec un livre, son pouvoir d’évasion, ont parfois sauvé des enfants écrasés par un immense sentiment de solitude et d’incompréhension. Annie Ernaux le décrit, Didier Eribon dans Retour à Reims l’évoque. Et ceux qui, pour diverses raisons, n’ont pas pu avoir accès à cette ressource en ressentent un manque. Ce plaisir de lire, découvert à cinq ans grâce à mon père, ne m’a jamais quittée. S’y est ajouté le plaisir particulier de l’écriture. Dans ces pages, je me propose donc d’évoquer mon travail d’auteure, mais aussi parce que cela est intimement lié, mes lectures. Ou toute autre réflexion ou rencontre qui enrichissent mes livres.

La révolte des pauvres
Aujourd’hui j’ai envie de vous parler d’un ouvrage intitulé Le siècle de Jeanne publié aux éditions Antipodes. En fait c’est une BD signée par Eric Burnand et Vanny Vaucher. Ce livre m’est arrivé en forme de cadeau de Noël, quelle bonne intuition ! Il ne s’agit pas des aventures de Jeanne la pucelle d’Orléans, mais d’une Jeanne fictive, une figure qui traverse les mouvements de révolte populaires de la Suisse du XIXe siècle. Du haut de notre statut de « grand » pays, la France ou l’Allemagne, une révolution en Suisse paraît très improbable. Et pourtant cette BD nous fait parcourir les luttes et les troubles qui ont secoué le pays au long du 19e siècle, la colère des paysans contre les privilèges des aristocrates et les impôts qui les écrasaient. Elle montre que, tout comme en France à l’époque des jacqueries révolutionnaires, les paysans vaudois attaquent les châteaux pour brûler les papiers qui documentent les droits féodaux des seigneurs. Ce mouvement a un nom en Suisse, les Bourla-Papey (« brûle-papiers » en patois). À la fin du XIXe siècle naîtra de cette révolte la Confédération helvétique, une véritable réussite.
Le vent de la liberté
Autant dire une page d’histoire dont je ne savais rien. Rien, vraiment ? Et bien pas tout à fait, justement, car j’ai découvert dans ce livre documenté de façon très vivante, que cette histoire ressemblait beaucoup aux évènements que j’ai décrits dans mon propre roman Puisqu’il faut partir (ed.Complicités) Des troupes révolutionnaires puis napoléoniennes qui font tomber comme un fruit mûr un système féodal désuet, c’est ce qu’ont vécu les habitants de Hesse rhénane et de toute la rive gauche du Rhin. Le vent de liberté suisse a lui aussi été accompagné à sa naissance en 1798, par l’arrivée sur leur territoire des troupes révolutionnaires françaises. Dans un premier temps, un soutien pour la population, mais les pauvres paysans doivent déchanter, car en 1802, les impôts ne sont toujours pas allégés et une taxe y a même été ajoutée : la république helvétique doit contribuer à l’entretien des troupes françaises stationnées sur son sol. C’est le même vécu dans les terres allemandes. Autres exemples, les lecteurs de Puisqu’il faut partir se souviendront peut-être d’un épisode marquant, l’éruption du Tambora en Indonésie qui provoque en 1816 « L’année sans été ». Et la terrible famine qui s’ensuit et s’abat en terre vaudoise, comme en Rhénanie-Palatinat ou ailleurs en Europe. Une famine qui provoque une grande vague d’émigration. Pour beaucoup d’Allemands, comme les Beck, héros de mon roman, ce sera vers la Suède, la France, mais surtout l’Amérique. Pour les Suisses autour de Jeanne, il s’agit d’une émigration forcée vers des plantations au Brésil et un statut de quasi-esclave.
Cette BD, accompagnée de textes d’explication historiques, est un mélange plutôt réussi. Même si, à mon avis, ils enlèvent parfois un peu de la puissance du récit romanesque. Ce livre, en tout cas, permet d’ouvrir les yeux sur une page d’histoire largement oubliée ou tout simplement méconnue. Le passé, pour s’évader du présent – ou mieux le comprendre.
Passez une bonne semaine en compagnie de livres qui vous enrichissent.
© Elisabeth Cadot