Marseille 1940 : la Gestapo sur les talons

 C’est le récit du sauve- qui- peut des plus grands artistes de l’avant-guerre comme Marc Chagall, Heinrich Mann, André Breton, Max Ernst et tant d’autres. Ils sont réfugiés ou vivent en France, figurent sur les listes de la Gestapo et depuis l’armistice signé par Pétain avec le gouvernement de Hitler, leur vie est en danger imminent.  Mais c’est aussi le récit du travail héroïque d’un journaliste américain Varian Fry et de son Comité américain de secours constitué à la hâte à Marseille et qui sauvera quelques 2000 à 4000 Juifs et militants anti-nazis. Le livre écrit par Uwe Wittstock, journaliste et historien allemand s’intitule Marseille 1940, La grande fuite de la litérature. (1) Il n’est pas encore traduit, mais à Notices d’Allemagne nous l’avons lu pour vous.

Un livre passionant -Ed.C.H.Beck

Varian Fry, découvre l’Allemagne en 1935, notamment Berlin. C’est un jeune journaliste de 27 ans. Il est envoyé en reportage par son journal The Living Age et veut réveiller les consciences sur la montée du fascisme. Il est témoin d’une scène d’une violence extrême : dans l’atmosphère douce et tranquille de la fin d’après-midi à Berlin, sur la prestigieuse avenue Kurfürstendamm, une bande de SA se jette sur les voitures et les omnibus, en arrache les passagers et les tabasse en hurlant « Sale Juif ». Il voit des « passants qui crachent sur les victimes et des femmes jetées à terre ». La police ne fait rien et se contente de régler le trafic.

C’est ainsi que démarre le récit de Uwe Wittstock. La focale se dirige ensuite sur le microcosme artistique berlinois ou allemand, avec ses petitesses ordinaires : la jalousie entre Heinrich et Thomas Mann, les deux frères écrivains et célèbres- Les compromissions comme celles de Alma Mahler-Werfel et Franz Werfel (écrivain expressionniste) avec le chancelier autrichien Kurt Schuschnigg, qui pratique un régime autofasciste, fait fusiller des ouvriers en révolte, mais s’oppose à l’annexion de son pays par Hitler. Puis le paradis de la villa de Sanary-sur-Mer (juillet 1935) où résident Martha et Lion Feuchtwanger, romancier star de l’époque et décrit par ailleurs comme érotomane. Pour lui, déjà réfugié, les nouvelles d’Allemagne comme la chasse aux Juifs par les SA en plein Berlin a « quelque chose d’irréel sous le ciel du sud de la France », commente Uwe Wittstock. Bref, tout cela est à hauteur d’homme, instructif, voire amusant.

L’exode :  des millions sur les routes

Et puis tout bascule : la Wehrmacht envahit la Belgique et attaque la France. Les chars foncent conduits par des soldats allemands dopés à la pervitine, un dérivé de méthamphétamine, une drogue très addictive fabriquée sur ordre de la Wehrmacht. Elle supprime le besoin de sommeil, diminue la peur et augmente la capacité de concentration. Comme dit Wittstock, « la drogue idéale pour la guerre ». En un peu plus d’une semaine la France est au bord de l’écrasement.C’est l’exode. Quelques dix millions de personnes sont sur les routes. Le refuge ou même le paradis qu’était la France pour de nombreux artistes allemands juifs ou les militants anti-nazis se transforme en piège. Le livre avance au rythme des troupes nazies et du danger de plus en plus aigu qui pèse sur ces réfugiés.

Liste d’écrivains en danger

Depuis les Etats-Unis, Varian Fry, le journaliste héros de cette histoire, assiste effaré avec son ami Paul Hagen, à l’effondrement de la France. Il comprend que les écrivains et artistes qu’il admire et connait, sont tout à coup en grand danger et entreprend de tirer les sonnettes pour les soutenir. A eux deux ils récoltent des fonds, sont même reçus par Eleanor Roosevelt, l’épouse du président qui a rencontré dans le passé Lion Feuchtwanger et l’admire. Ils peuvent ainsi créer le Comité américain de secours (Emergency Rescue Committee ERC) Mais tout cela prend du temps. En juillet 1940 le Comité n’existe encore que sur le papier. Le célèbre écrivain Thomas Mann alors professeur à Princeton aux USA, mais dont le frère Heinrich et Golo Mann son fils, se trouvent on ne sait pas où en France, dresse une liste de quelques 200 écrivains en danger.

Multiplication des camps d’internement

Sur place en France, les autorités plutôt que de se consacrer à lutter contre l’armée de Hitler, se dépêchent d’interner dès mai 1940 la crème de la crème des artistes allemands et berlinois  (Feuchtwanger, Max Ernst, Franz Schoenberner ancien rédacteur en chef du journal satirique Simplicissismus de Münich, Wilhelm Herzog ami très proche de Heinrich Mann, Franz Hessel, lecteur chez l’éditeur Rowohlt, Walter Hasenclever, un des poètes et dramaturges les plus importants de l’expressionnisme) dans le camp poussiéreux des Milles – c’est une ancienne briqueterie. L’auteur plonge le lecteur dans le quotidien de ce camp insalubre et primitif. On assiste à des scènes incroyables de ces artistes honorés partout et pourchassés par la Gestapo autour du réchaud à alcool de l’écrivain juif Alfred Kantorowicz. Cela ressemble « à une parodie amère des rencontres d’artistes (Künstlertreffs) qui se déroulaient autrefois au Café du Dôme à Paris ou au Café romantique (Romantischen Café) à Berlin. », décrit l’auteur Uwe Wittstock. A la mi-juin le camp est surpeuplé. 3000 personnes s’y entassent. Les réfugiés n’ont plus droit qu’à un verre d’eau par jour. Aucune latrine supplémentaire n’a été installée. Feuchtwanger est en grand danger, car il est considéré comme ennemi numéro un par la Gestapo.

Pour les femmes, le gouvernement de Pétain, n’est pas en reste : il choisit le camp de Gurs dans les Pyrénées orientales. C’est un camp aux conditions d’hygiène effroyable, sans eau, presque sans nourriture où l’on a d’abord interné des républicains espagnols vaincus par Franco. Puis des femmes et des fillettes arrêtées en France, juives en général. Et certaines militantes anti-nazis ou des Allemandes réfugiées – en général juives aussi. Citons parmi elles, l’écrivaine Hannah Arendt, Dora Benjamin (la sœur de l’écrivain Walter Benjamin), Martha Feuchtwanger.

Ce ne sont pas les seuls camps où les réfugiés sont internés, il faut ajouter aussi le camp de Loriol où se retrouve Golo Mann qui malgré ses recommandations n’arrive pas à entrer dans l’armée française pour combattre.

Laborieuse mise en route du Comité

Une fois le Comité enfin sur pied, Varian Fry et son ami Paul Hagen comprennent que depuis New-York, ils ne peuvent pas porter aide au milieu du chaos de l’exode. Il faut être sur place. Varian Fry n’est sans doute pas le candidat idéal, il est trop nerveux, sensible, mais comme il est américain, le Comité pense que la Gestapo, si elle l’arrête ne le tuera pas tout de suite par peur des représailles. Les nazis tiennent encore à la neutralité de l’Amérique. C’est donc Varian Fry qui débarque à Marseille en juillet 1940.

Il réussit à réunir autour de lui une équipe improbable, mais courageuse et loyale, Miriam Davenport, peintre américaine, la richissime et jeune Américaine Marie-Jayne Gold, qui mettra ses fonds à disposition du Comité et de réfugiés, l’intrépide militante communiste Lisa Flittko qui réussira à faire passer un nombre impressionnant de réfugiés à travers les Pyrénées vers l’Espagne, direction le Portugal pour espérer prendre un bateau vers les USA. Varian Fry se démène comme il peut pour procurer des visas vers l’Amérique aux réfugiés de plus en plus nombreux qui l’assaillent. Tous sont en danger de mort. Mais du côté américain, le département d’Etat (State department) n’est pas enchanté et lui met des bâtons dans les roues : l’Amérique est neutre et ne veut surtout pas entrer en guerre. Il n’aura l’aide que du vice-consul américain Harry Bingham qui fera tout pour aider Fry et donner des visas. Le régime de Pétain, lui, a promis aux Allemands de livrer les réfugiés recherchés. Et refuse de donner des visas de sortie à ces réfugiés qui se trouvent donc coincés et souvent illégaux car ils ont brulé leurs papiers où figure en gros la mention « Juifs » sur le territoire français qu’ils n’ont pas le droit de quitter. Le piège se referme.

 Pour Varian Fry et son Comité c’est une véritable course contre la montre qui rythme leur travail. Le sort de centaine, voire de milliers de personnes innocentes, est littéralement entre leurs mains. Il leur faut absolument trouver des visas vers les Etats-Unis, Cuba ou le Mexique pour évacuer le plus de personnes possible. Le tout par des chemins détournés dans les Pyrénées, un trajet auquel ne survit d’ailleurs pas Walter Benjamin qui s’y suicide.

Entre novembre 1940 et février 1941, Varian Fry a loué une villa à l’écart de Marseille, la villa Bel Air, malheureusement détruite dans les années 80. Dans l’attente de leur visa, des surréalistes 50 autour d’André Breton qui s’y sont réfugiés reconstituent un groupe. Max Ernst y fait une exposition pour évacuer l’angoisse de l’attente. Avant de partir lui-même seul vers la frontière espagnole, car il n’obtient pas de papiers et craint à tout moment d’être arrêté par la police française.

Forme adaptée, style sans fioritures

Le récit est haletant, sa forme y contribue. L’auteur a choisi la narration par les personnages. Cela permet de vivre au plus près et comme de l’intérieur, les sentiments, l’angoisse, l’espoir déçu, les réflexions de chacun d’entre eux. Il réussit un kaléidoscope de destins passionnants. Et en quelque sorte des miniatures, des saynètes incroyables. Celle par exemple de la fuite de Herta et Walter Mehring (écrivain et auteur satirique très connu du temps de la république de Weimar) à pied depuis Paris. Ils arrivent à Orléans, découvrent une ville ravagée par les bombardements, et courent se protéger d’un nouvel assaut nazi dans une cave. Mehring entend des murmures dans un coin sombre. Il le reconnait, c’est le kaddish, la prière des morts juive. Ils apprennent alors que l’armée française va faire sauter le pont de la Loire le soir même. Dans une course éperdue, ils arrivent à le passer en dernière minute pour arriver en zone libre. C’est à Varian Fry qu’ils devront finalement la vie sauve grâce à la route clandestine par les Pyrénées.

Ou bien la fuite de l’écrivaine communiste Anna Seghers. Elle habite tranquillement Meudon avec ses deux enfants, mais dès l’entrée des nazis dans Paris, elle sait qu’elle y est menacée. Elle quitte sa maison que la Gestapo va d’ailleurs fouiller, donne ses enfants en garde à des amis et se loge à l’hôtel. Un piètre refuge. La Gestapo bien sûr fouille les registres de ces établissements. Elle se met alors à la cherche dans Paris en prenant le métro de relations qui pourraient l’héberger clandestinement. Mais un jour elle se sent suivie. Que faire ? Elle décide de se réfugier chez des « camarades », en l’occurrence l’ambassade soviétique. On lui ouvre certes la porte, mais poliment les diplomates de Staline la reconduisent dehors en lui disant qu’ils ne peuvent rien pour elle, l’URSS n’est pas en guerre avec l’Allemagne. L’écrivain Ilya Ehrenbourg qu’elle entrevoit dans les bureaux et qu’elle connaît, lui fait froidement la même réponse.Après de nombreuses péripéties, elle sera elle aussi sauvée grâce au Comité américain de Varian Fry qui après d’innombrables efforts lui obtient un visa pour Cuba.

Une page d’histoire méconnue

Le mérite de ce livre est avant tout, à mon avis, de faire sortir de l’ombre l’odyssée de ces artistes allemands, en majorité juifs, pourchassés par la Gestapo, qui se sont retrouvés en France menacés par le zèle et la collaboration du régime de Pétain. Le mode de narration choisi par Wittstock est très efficace, mais le risque est que l’on se perde dans ces personnages multiples. Et ce d’autant plus que pour le lecteur français les noms de ces artistes ne sont pas tous connus, certains sont même tombés dans l’oubli. Il n’en reste pas moins qu’avec un certain effort on découvre une multitude de destins poignants.

Le deuxième mérite de ce livre, il me semble, est de nous faire connaitre la figure de Varian Fry. C’est lui qui ouvre ce livre, c’est aussi avec lui qu’il se clôture. Son départ forcé de France est obtenu par l’intendant de police de Marseille, le sinistre collaborateur Maurice de Rodellec du Porzic après que les autorités américaines lui ont confisqué son passeport. Varian Fry quitte le territoire français le 16 septembre 1941. Son retour est très difficile. Divorce et perte d’emploi l’attendent.

Enfin j’ai apprécié le mode de présentation de l’arrière-plan historique, qui on s’en doute, est indispensable mais foisonnant. Uwe Wittstock a choisi d’informer le lecteur par de brefs paragraphes. Il ne livre aucun commentaire, mais l’on sent son mépris pour l’impréparation et la veulerie de l’état-major français et le régime de Pétain face à l’envahisseur allemand. En contre-point il évoque brièvement la figure de de Gaulle, devenu représentant de la France Libre. Quant aux nazis et la Gestapo, ils n’ont pas droit de présence dans ce livre. Et c’est très bien. Ils sont seulement évoqués comme une présence barbare et terrifiante à l’affux de ses proies, en face de laquelle se bat l’intrépide et pourtant dépressif Varian Fry.

Résistance discrète

En conclusion, c’est un livre remarquable qui retrace de manière aussi fidèle que possible et sans rajouts romanesques – à la différence de la série allemande « Transatlantique » de 2023, intéressante néanmoins – l’œuvre de résistance de Varian Fry.

Cet ouvrage devrait être traduit. L’auteur montre en effet, que malgré la collaboration institutionnelle, la résistance discrète, l’empathie de très nombreux Français, gendarmes, anonymes, paysans, préfet ou évêque, douaniers, etc…a existé. Ce sont eux qui à des moments cruciaux ont su détourner le regard ou donner un coup de main discret, en dépit des ordres. « Sans eux, a écrit l’héroïque Lisa Frittko, nous n’aurions pas survécu trois semaines ».

Le gouvernement français a accordé la Légion d’honneur à Varain Fry quarante ans plus tard, à quelques mois de son décès. Il est considéré en Israël comme Juste parmi les nations. Une rue porte son nom à Berlin.

Copyright EC

  • Marseille 1940- Die große Flucht der Literatur
  • Uwe Wittsock
  • Edition C.H. Beck

2 réflexions au sujet de « Marseille 1940 : la Gestapo sur les talons »

  1. bonjour,

    Merci de nous avoir fait partager ce livre.

    Cela m‘a rappelé le livre de Bernadette Costa-Prades, la liste de Varian Fry publié en 2020 mais pas traduit en allemand. Cela va donc me permettre de l‘offrir ici.
    je partage entièrement l’opinion d‘Elisabeth Cadot:

    “Cet ouvrage devrait être traduit. L’auteur montre en effet, que malgré la collaboration institutionnelle, la résistance discrète, l’empathie de très nombreux Français, gendarmes, anonymes, paysans, préfet ou évêque, douaniers, etc…a existé. Ce sont eux qui à des moments cruciaux ont su détourner le regard ou donner un coup de main discret, en dépit des ordres. “

    A.

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