Ida Dehmel, une vie de femme et de pionnière au début du XXe siècle

Elle mérite qu’on la connaisse et qu’on ne l’oublie pas. Ida Dehmel, longtemps ignorée, retrouve la lumière : le musée des femmes de Bonn, le plus ancien d’Allemagne, vient de lui rendre hommage dans une exposition intitulée « Ida Dehmel 1870-1942 – Sa vie, son époque ». Alors, qui est-elle ? Je vous propose de découvrir cette personnalité aux aspirations très… modernes.

L’affiche de l’exposition du musée des femmes de Bonn consacrée à Ida Dehmel

L’ex-chancelière allemande Angela Merkel affirmait que pour évaluer un projet, il fallait le prendre par la fin. En va-t-il de même pour la vie humaine ? Dans ce cas-là, pour Ida Dehmel, un Stolperstein, petit « pavé de mémoire » en laiton posé sur le trottoir devant son ancienne maison à Hambourg par l’artiste Günter Demnig, rappelle sa fin tragique : le 29 septembre 1942, menacée par la Gestapo, elle se donne la mort. Elle est seule, isolée, son fils et son mari sont morts à cause de la Première Guerre mondiale. Que signifie cette fin tragique ?

Elle nous rappelle à quel point les nazis se sont acharnés à détruire leur propre culture, la culture allemande nourrie par la présence juive. Elle nous met en garde : l’histoire ne va pas toujours de l’avant, elle peut aussi revenir en arrière et remettre en question des notions acquises après des siècles de civilisation : le repect des autres, la tolérance, la liberté d’opinion et de religion, la liberté tout simplement…Tiens cela me rappelle quelque chose !

De Bingen à Berlin, la capitale

Ida Dehmel, est née dans le 19e siècle finissant, en 1870 exactement. Elle s’appelle alors Coblenz, elle est la quatrième enfant d’une famille de négociants en vin juifs de la région de Bingen, en Hesse rhénane, ce sud-ouest de l’Allemagne, grande région productrice de vin (là même où se déroule mon roman Puisqu’il faut partir). Elle jouit d’une éducation soignée avec précepteur privé, et après la mort précoce de sa mère, elle est envoyée dans un pensionnat en Belgique où elle apprend le français. On la considère comme « une enfant terrible » et c’est sa sœur de Mannheim qui prend l’adolescente sous son aile. Mais elle est une jeune femme de son temps, et sous la pression de sa famille, à 25 ans elle doit se marier avec un riche négociant qui l’emmène à Berlin. De cette union malheureuse naîtra un enfant, un fils, mais la position sociale de son mari lui ouvre les salons de Berlin et voici la jeune femme mal dans sa peau qui respire enfin : c’est le grand air de la capitale. Et cela lui plaît !

Elle se jette dans le tourbillon artistique de l’époque et ouvre elle-même un salon grâce à la fortune de son mari, où elle invite artistes renommés mais aussi d’avant-garde qu’elle soutient. Et parmi eux, un poète déjà connu, lui aussi marié, Richard Dehmel. Ils sont fait l’un pour l’autre et tombent amoureux. À l’ombre de cet amour, le ménage de Ida se délite : son mari est infidèle et de surcroît fait faillite, elle demande alors le divorce et se réfugie avec l’enfant chez sa sœur. Dehmel part pour un long voyage en Europe et divorce aussi. Ils se retrouvent et vivent ensemble à Heidelberg, où ils tissent des liens avec la célèbre colonie d’artistes de Darmstadt.(Künstlerkolonie Darmstadt)

Allemagne « nation tardive » et trépidante

En 1901, elle se marie avec Richard Dehmel … et le suit à Hambourg. La famille s’installe dans le quartier cossu de Blankenese. Nous sommes en pleine époque de progrès et de transformation, l’Allemagne cette « nation tardive » rattrape avidement son retard, l’électricité arrive et bouleverse les modes de vie, Porsche produit même une première voiture électrique, la paix qui dure depuis trente ans déjà permet l’enrichissement d’une partie de la population, dans les villes allemandes s’implantent les premiers « grands magasins », le  tempo de la vie s’accélère, le sociologue Max Weber note que la nouvelle «  puissance allemande » est « à grande vitesse ». Des revendications sociales et féministes osent même se faire entendre : Ida participe à ce mouvement politique, elle est entrée dans une association fondée par sa sœur qui milite pour le droit de vote des femmes (Deutsche Vereinigung für Frauenstimmrechten)
Rappelons au passage que le droit de vote sera accordé aux Allemandes en 1918, à la sortie de la Première Guerre mondiale, en France seulement en 1945, après la Seconde Guerre mondiale. On peut se demander s’il faut des bouleversements aussi violents pour que les droits des femmes avancent ?

Les artistes au cœur du bouillonnement

Dans leur superbe villa crée par l’architecte Walther Baedeker, Ida et Richard Dehmel reçoivent tout ce que l’époque compte d’artistes notamment de culture juive, et parmi eux le peintre impressionniste Max Liebermann, dont l’œuvre annonce la modernité du 20e siècle, l’industriel et auteur Walther Rathenau, le jeune Thomas Mann qui vient de publier en 1903 son roman les Buddenbrooks, tableau de la décadence bourgeoise à Lübeck, ville voisine, Gerhart Hauptmann, représentant du courant naturaliste, Richard Strauss et bien d’autres. Des artistes qui réagissent à cette période de progrès effréné et de tensions multiples, celle de la fin d’un monde agraire et l’entrée violente dans l’ère industrielle. Ida ne cesse de jouer son rôle de mécène. Et protège notamment les artistes, en particulier les femmes peintres qui à cette époque ne sont pas reconnues et admises au même titre que les artistes masculins.

Le basculement vers la guerre

Mais en toile de fond de ce bouillonnement artistique et technologique dans lequel baigne Ida, la diplomatie internationale dérape : des empires se constituent sur fond de conquête coloniale et rivalisent entre eux. Alliances, menaces et intrigues se nouent et se dénouent entre l’Angleterre, la France, la Russie, l’Allemagne et la Turquie, les industriels de l’armement prospèrent dans chaque nation et se livrent entre eux à une concurrence féroce. Jusqu’au moment où ces « somnambules » déclenchent dans un enchainement fatal la Première Guerre mondiale. Elle vient bousculer la vie de mécène et d’activiste que menait Ida. La grande bourgeoise qu’elle est participe comme unique femme au comité d’attribution communal pour les veuves de guerre de Hambourg.  Elle découvre le travail et cela lui plaît. Et sous le pseudonyme de Coba Lenz, elle publie en 1915 un article de fond sur le « droit de vote des femmes en temps de guerre. » (Das Frauenstimmrecht und der Weltkrieg).  Elle fonde encore en 1916 une « Association des femmes pour le soutien aux beaux-arts allemands ». Mais s’en est fini de l’insouciance. Ida perd son fils au front en 1917.  

Après-guerre et fin de vie

L’après-guerre pour Ida sera moins heureux même si son activité ne faiblit pas. En 1920 son mari et grand amour Richard Dehmel meurt des suites de ses blessures de la Première Guerre mondiale. Elle ne s’avoue pas vaincue et dans un grand élan de fidélité et d’hommage, elle décide de garder leur maison d’artiste, la transforme et organise des visites. Elle fait rééditer les œuvres de Dehmel et met sur pied avec des amis une fondation à son nom, la Dehmelhaus Stiftung, fondation qui existe toujours – et grâce à laquelle son mari Richard Dehmel est encore connu !

Mais elle n’oublie pas son engagement pour les artistes féminines. Elle fonde en 1926 un réseau de femmes artistes et de mécènes, la GEDOK qui vient donc de fêter ses cent ans d’existence. Aujourd’hui ce réseau compte quelque 3000 membres, des femmes créatrices dans des domaines aussi différents que les arts appliqués, la musique, la sculpture ou la littérature. Le musée des femmes de Bonn est un des lieux de choix qui permet à certaines de ces œuvres de se faire connaitre du public.

Mais le 29 septembre 1942, la vie de cette battante Ida Dehmel, poursuivie par la Gestapo, s’arrête net. C’est elle qui a choisi sa mort. Au Musée des femmes de Bonn, vingt-huit  artistes lui ont rendu hommage. Son œuvre est toujours vivante.

© EC

MES ROMANS

Silence de mort dans le Golfe, Ed.Bod.fr (Prix 10,99€) Disponible à la FNAC ou sur commande. En Allemagne chez Thalia ou Amazon.

Un polar au goût d’huître bretonne! Au coeur de l’intrigue, deux meurtres en quelques jours dans une famille d’ostréiculteurs. Ce n’est pas banal Surtout dans une région tranquille du Golfe du Morbihan. La commandante de gendarmerie Nathalie Dumoulin est sous pression. Les médias s’impatientent, le procureur aussi. L’affaire fait grand bruit jusqu’à Paris. Au milieu de cet imbroglio, le cœur de la commandante Dumoulin bat la chamade.

Puisqu’il faut partir, Ed. Complicités (2022). En vente dans toutes les librairies et sur les plate-formes numériques (19€)

Ce roman évoque la saga d’une famille franco-allemande les Beck, et notamment le héros Dominik, qui quittent la Lorraine en 1789 et repartent dans leur village allemand d’origine. La révolution est sur leurs talons, les troupes déguenillées des Sans-Culottes, puis celles de Napoléon occupent leur village en Hesse rhénane. Sauront-ils survivre aux tribulations des guerres révolutionnaires, peut-être même tirer quelque profit de cette présence française ? Et quel sera l’horizon des nouvelles générations ? L’émigration est le thème de ce roman, qui, je l’espère saura vous captiver…